Fatigué de décider ?

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Rémi Tremblay

Point de vue – Rémi Tremblay

Rémi Tremblay a été président d’Adecco Québec et d’Adecco Canada. Il est l’auteur de trois ouvrages : "Découvrez le bonheur au boulot", "Les fous du roi" et "J'ai perdu ma montre au fond du lac". Depuis 2004, il accompagne les dirigeants qui souhaitent repousser les frontières de leur leadership.

Comme le dit si bien l’expression «Les décisions négligées d’aujourd’hui deviennent les situations critiques de demain ».

Dans la chronique de cette semaine, découvrez comment pendant des années, Rémi prenait ses décisions, jusqu’à être fatigué de décider.

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DécisionPendant des années, à titre de président d’Adecco, je prenais des décisions. J’adorais ça ! C’était grisant. J’avais du pouvoir, de l’influence. En prenant des décisions, j’accomplissais des choses. Je le faisais toujours en fonction de notre vision : devenir le numéro 1 de notre secteur en 10 ans. Je décidais dans le but de croître. D’être efficace et performant. Rapidement, évidemment ! La cible,  toujours la cible.

Entre vous et moi, notre vision était un peu utopique. Pourtant, 10 ans plus tard, nous devenions le leader de notre industrie. Mais à quel prix ! Je décidais, c’était formidable, et les résultats suivaient mais, en cours de route, mes équipes se sont épuisées. Des employés ont quitté le navire. Nos clients trouvaient qu’on s’occupait moins d’eux.  Ma famille souffrait de mon absence. Toute mon attention s’était portée sur la cible. Gérer les conséquences de mes décisions a coûté très cher — en argent et en énergie. Une énergie auparavant investie à bâtir. La croissance s’est mise à ralentir.  La fatigue m’a forcé à me poser et à réfléchir. Je me suis alors rappelé avoir été cité à la une du journal Les Affaires : « Selon Rémi Tremblay, le niveau de bonheur des personnes dans l’organisation dicte le niveau des profits. » Seigneur, il serait temps que les bottines suivent les babines ! Je devais lâcher un peu la cible et modifier les processus en vue d’atteindre le niveau de bonheur approprié.

Mais qu’est-ce qui rendait mon monde heureux ? Pour le savoir, j’ai dû engager davantage mes équipes dans la réflexion en ouvrant le dialogue avec elles. Fini la prise de décision ! Désormais, on allait discerner. La différence ? Quand on mise sur le discernement, on prend le temps de discuter avec les personnes touchées par les changements et on consulte au besoin des gens d’univers différents. On échange des idées jusqu’à ce que s’impose la solution idéale pour le bien commun. Évidemment, cette démarche implique une réflexion sur notre vision du bien commun… Bref, on décide avec sa tête, mais on discerne avec sa tête et avec son coeur. Ah, je vous le concède : consulter les autres, c’est plus long que décider tout seul. Mais le temps investi en amont à alimenter le discernement nous fait épargner quatre fois le temps consacré en aval à régler des problèmes, à remobiliser le personnel, à gérer le changement, etc. Quand on devient habile à dialoguer, on discerne rapidement. On n’a même plus à décider ! La vie en entreprise devient alors plus douce. La croissance et les profits reviennent.

Je me rappelle : pour accélérer la croissance, j’avais un jour décidé, seul, de racheter notre principal concurrent, et j’avais fait part de ma décision à mes patrons de Paris. C’est vrai, nos marchés se complétaient à merveille. Mais l’aventure s’est révélée un désastre: les valeurs des deux entreprises étaient diamétralement opposées. Plus tard, j’ai choisi de faire appel à mes collègues pour discerner chaque fois qu’une occasion se présentait d’acquérir une entreprise. Parfois, on a rejeté l’idée, malgré la pertinence stratégique de  l’option ; parfois, on a saisi la chance, et ces expériences se sont révélées harmonieuses, profitables. Car nous avons su distinguer les bons choix des mauvais en considérant les conséquences possibles de notre décision sur le bonheur ou la souffrance des équipes.

Comment ai-je pu prendre autant de décisions ayant un tel effet sur les employés sans les consulter ? Comment ai-je pu me priver de leur intelligence ? Pourquoi ai-je si souvent voulu porter ce fardeau tout seul, dans mon beau bureau en coin ? Et si vous vous reposiez de décider ? Après tout, vos équipes ne demandent qu’à discerner avec vous !

À bientôt!

Rémi Tremblay

 

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11 réponses à “Fatigué de décider ?”

  1. Veny dit :

    Rémi,
    Il y a 1 an ou deux, je croyais que le partage du pouvoir décisionnel était la clé pour développer l’implication des personnes et permettre aux dirigeants d’être « plus à l’aise ». Je pense aujourd’hui que c’est un peu plus subtil que cela. Je dirais que la participation du personnel à la décision est plutôt un alibi pour déclencher ce qu’on pourrait appeler le bien-être au travail tout en respectant la condition indispensable de faire du profit.
    En dehors du fait de maîtriser des techniques d’animation efficaces, je constate que la plupart des organisations mettent en exergue l’absence de projet d’entreprise (ou de stratégie) et recherche aussi un véritable sens à leur action dans leur organisation.
    Mettre en oeuvre le discernement, quelle que soit la méthode, permet de mettre le doigt sur ce qui est essentiel.
    Enfin, partager son pouvoir décisionnel ne signifie pas non plus le perdre. Je constate généralement un développement de l’autorité du dirigeant…
    Bravo pour vos apports qui poussent à l’interrogation et à la réflexion.
    Guy

  2. samuel dit :

    Chaque jour, nous prenons des décisions.

    Et ce qu’il y a, c’est que une décision que nous prenons aujourd’hui peut être soit bénéfique soit négative pour nous à l’avenir.

    Et pour éviter d’avoir à regretter une décision prise aujourd’hui, nous devons toujours prendre nos décisions en fonction de nos décisions et non celles des autres ou de l’opinion d’autrui.

    Samuel
    Le dernier article de samuel: Avez-vous défini votre liste de priorité ?My Profile

  3. Chantal dit :

    Merci pour ce partage inspirant!

    J’abonde dans le même sens: à quoi sert la cible si on y perd notre bonheur et celui des membres de notre équipe? De plus, une équipe moins heureuse aura aussi un impact négatif sur la satisfaction de la clientèle…un effet assez direct sur les revenus d’une entreprise!

    Votre témoignage et vous ouvrages seront d’excellentes ressources pour les participants à notre prochain Colloque du Bonheur au travail. Smile

    Merci au Manager Urbain pour ses collaborateurs inspirants!

    • Le Manager Urbain Le Manager Urbain dit :

      Merci Chantal!

      Merci de votre appréciation. Effectivement, l’objectif est d’inspirer tout en offrant de la valeur ajoutée. À très bientôt!

  4. Diane dit :

    Merci pour cette belle réflexion. En effet, il est facile de décider mais d’agir avec discernement n’est pas une habileté donnée à tous les dirigeants.
    C’est un manque important actuellement dans les organisations et je dirais qu’avec la nécessité d’apprendre à agir et entrer en relations avec les autres cultures c’est d’autant plus un défi inspirant.
    Ces jours-ci je lis quotidiennement des affichages de postes et le discernement ne fait jamais la une!

  5. Voilà une autre transformation qui mène vers la sagesse comme étant source de bonheur et le succès qui vient par la suite.

    Après avoir eu un vécu qui ressemble à celui de Rémi, j’ai fini par créer FEEL en 2004, un organisme qui a pour mission l’éducation émotionnelle appliquée, afin d’assister les cadres à prendre des décisions plus équilibrées.

  6. Lyne Marie dit :

    Vous expliquez avec justesse et intelligence, ce qui est nuisible versus ce qui est aidant dans les interactions entre les individus dans un contexte professionnel.

  7. Martine dit :

    J’aime bien cette citation: «Les décisions négligées d’aujourd’hui deviennent les situations critiques de demain ».

  8. Isabelle G dit :

    Bonjour,

    Merci à Rémi Tremblay pour tant de franchise et son partage d’expérience plus difficile. Cela nous fait grandir. Je suggère la lecture du livre de Monsieur Tremblay « J’ai perdu ma montre au fond du lac », une vraie révélation qui nous amène à l’essentiel.

  9. Marie V dit :

    Bonsoir,

    Concerter, discerner, déléguer… sont les « lacunes » les plus répandues dans les métiers d’encadrement, de management.
    Souvent étouffés par le sentiment de « toute puissance », « le pouvoir » & consumé par le feu de l’action, les notions de « confiance & intérêt pour l’autre » sont reléguées au second plan… Au grand dam des équipes (les ressources oubliées) !
    A mon sens, la relation empathique devrait être enseignée & développée comme une compétence à acquérir pour accéder à ce type de poste. La relation empathique implique: écoute, compréhension, ressenti & objectivité & fait, malheureusement, défaut dans nos grandes écoles de management & de commerce. Ce type de relations nous apprend pourtant que, garder l’esprit, les yeux & les oreilles ouverts sur les autres, sur le monde qui nous entoure, nous enrichit un peu plus chaque jour, à tout niveau & en toute situation.
    Merci M. TREMBLAY pour votre témoignage dont nos chers politiques (nos grands managers) devraient s’inspirer.

  10. Benoit dit :

    La question que pose Rémi Tremblay est celle du sens de ses actions, pour soi-même, ses proches et le cas échéant son équipe. Sans aller jusqu’à la situation extrême décrite par Rémi, nous avons tous tendance à être « le nez dans le guidon », à confondre l’important et l’urgent.

    Aussi, faisons un voeu, et essayons de l’appliquer chacun à notre niveau : « se poser » quelques minutes le soir, pour réfléchir au bilan de la journée. Quand j’étais enfant, on appelait cela « faire son examen de conscience », dont l’objectif était de définir des résolutions pour éviter de chuter à nouveau : les termes paraîtront désuets à beaucoup, pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit !

    Benoit


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